C’est un tournant stratégique majeur qui vient d’être acté à El Jadida. Lors de la 4ème édition du Rail Industry Summit Morocco, les décideurs du secteur ont dévoilé une feuille de route claire : transformer le Royaume en hub de construction ferroviaire. Symbole de cette nouvelle ère, l'annonce d'une usine de fabrication de wagons à Benguerir vient concrétiser la volonté royale de dépasser la simple consommation d'infrastructures pour bâtir un écosystème industriel national souverain, capable d'exporter.
L'effervescence était palpable dans les couloirs du sommet qui s'est tenu cette semaine à El Jadida. Avec près de 1 400 participants, contre une cinquantaine seulement lors de la première édition, le « Rail Industry Summit » est devenu le baromètre de la santé de fer du secteur ferroviaire marocain. Mais au-delà des chiffres de fréquentation, c'est le changement de paradigme économique qui a marqué les esprits. Le Maroc ne veut plus seulement acheter des trains ; il veut désormais les fabriquer, les maintenir et exporter son savoir-faire.
Les déclarations de Mohamed Rabie Khlie a posé les jalons de cette stratégie ambitieuse. S'exprimant sur la genèse de cette dynamique, le directeur général de l'ONCF a rappelé que la création d'un cluster ferroviaire, le Moroccan TraIndustry (MTI), répond à une vision de long terme impulsée au plus haut niveau de l'État. « L'idée derrière la création du cluster est venue suite au développement spectaculaire que connaît notre pays sous la conduite de Sa Majesté le Roi », souligne Khlie. La logique est pragmatique : utiliser le levier de la commande publique pour structurer une industrie locale. « L'idée est de profiter de ces investissements pour créer un écosystème autour du ferroviaire, inciter des PME à se développer et inviter d'autres entités étrangères à venir s'installer ici au Maroc », détaille-t-il.
Pour le patron de l'Office, la méthode est éprouvée. Le Maroc ne part pas d'une page blanche mais souhaite dupliquer des succès retentissants : « L'idée in fine est d'adopter en quelque sorte le même modèle que le Maroc a réussi, que ce soit pour l'aéronautique ou pour l'automobile ». Concrètement, cela signifie relocaliser la valeur ajoutée. Des opérations lourdes de maintenance, historiquement réalisées à l'étranger, doivent désormais être internalisées, tout comme la production de composants industriels.
Cette vision industrielle trouve sa première incarnation matérielle majeure avec l'annonce officielle de l'implantation d'une unité industrielle à Benguerir, véritable fer de lance du futur écosystème. Ce projet n'est pas anodin. Il s'agit d'une usine dédiée à la fabrication de wagons, marquant l'entrée du Maroc dans le cercle restreint des producteurs de matériel roulant. Les ambitions affichées pour ce site sont élevées. Abdessamad Kayouh avait souligné dans une déclaration donnée à Medradio et L’Observateur du Maroc l'objectif d'atteindre un taux d'intégration locale d'environ 60 %. Plus impressionnant encore, cette production reposera sur une ingénierie « 100 % marocaine ». L'usine ne se contentera pas de satisfaire la demande intérieure ; elle est dimensionnée pour couvrir l'ensemble des segments du marché : de la grande vitesse aux dessertes régionales, tout en visant l'export.
Si les industriels répondent présents, c'est parce que le carnet de commandes offre une visibilité exceptionnelle. L'ONCF a lancé un programme de développement d'une ampleur inédite, doté d'une enveloppe de 96 milliards de dirhams (près de 9 milliards d'euros). Les chantiers sont colossaux. Le plan prévoit l'extension de la Ligne à Grande Vitesse (LGV) de Kénitra jusqu'à Marrakech, ajoutant 430 kilomètres au réseau à très haute performance. À cela s'ajoutent la modernisation du réseau classique et le développement de RER métropolitains dans les régions de Casablanca, Rabat et Marrakech. Au total, ce sont 1 300 kilomètres de nouvelles voies qui seront posées dans les quatre prochaines années. Un rythme qualifié de « record mondial » par les experts présents, plaçant le Maroc sur une trajectoire d'investissement rarement vue à l'échelle internationale.
L'enjeu dépasse la simple infrastructure de transport. Comme l'a souligné Rabie Khlie, il s'agit de tenir compte « des spécificités du marché ferroviaire » pour développer des sous-systèmes adaptés « que ce soit pour nos besoins nationaux ou pour l'export vers le reste du monde ». À l'approche de la Coupe du Monde 2030, le Maroc accélère la cadence. La maturité de l'écosystème, qui couvre désormais la signalisation, la sécurité et la construction, permettra au Royaume de négocier d'égal à égal avec les géants mondiaux. En exigeant une compensation industrielle et un transfert de technologie réel, le Maroc s'assure que chaque dirham investi dans le rail profite doublement à l'économie nationale : en connectant les territoires d'une part, et en créant des emplois industriels durables d'autre part. L'usine de Benguerir n'est ainsi que la première pierre d'un édifice visant à faire du rail, après l'automobile et l’aéronautique, le nouveau moteur de l'industrie marocaine.